Elle s’appelle Véronique. Elle a 45 ans. Elle fait le ménage chez les gens.

La première fois qu’on la voit, c’est son sourire qui reste. Sourire et bonne humeur, optimisme et joie de vivre.

Elle ne se plaint pas. Jamais vous ne l’entendrez vous parler du coût de la vie. Je m’en sors, dit-elle gaiement. Avec ses 20 H de ménage et ses 2 filles adolescentes à charge.

Adolescentes ingrates physiquement, adolescentes pas toujours faciles à vivre (Doux euphémisme), adolescentes aimantes. Souvent on les voit, à deux ou à trois, riant dans la rue, échangeant un baiser affectueux.

Elle rencontre une nouvelle patronne, aujourd’hui. Elle tremble. Elle écoute, elle évalue, elle parle repassage et produits ménagers. Elle tremble.

Un grand silence.

Il faut que je vous dise quelque chose.

J’ai du mal.

J’ai honte.

Je ne sais pas lire. Enfin, je commence à savoir, un peu.

J’apprends avec une orthophoniste. Elle m’a dit de le dire. Si vous m’écrivez des mots, je ne pourrai pas les lire, peut-être. Il faut me dire, il ne faut pas m’écrire.

Un jour, elle repasse. Elle a envie de parler. Je suis une enfant de la DDASS, vous savez. Ma mère ne nous donnait pas à manger. Mon père nous battait. Alors, on est partis à la DDASS, quand j’avais 5 ans.

Un jour, elle grimace en se penchant, quand elle fait le ménage chez les gens. J’ai mal au dos, je suis tombée.

La semaine suivante, on apprend qu’elle a une côte cassée.

Je suis tombée, dit-elle.

La semaine suivante, elle tremble.

Mon fils (Elle a 2 fils adultes), mon fils m’a tapée et j’ai valsé sur le coin du buffet. Mais ce n’est pas de sa faute, son père était violent, et il avait bu un peu trop. Il s’est excusé, il a pleuré. Je lui ai pardonné, c’est mon fils. Elle sourit bravement .

Un autre jour, elle boit le café avec sa patronne.

Elle a du mal à se laver. Il faut le temps que je m’échauffe. J’ai toujours mal partout. Ne vous inquiétez pas, c’est normal. On nous battait beaucoup quand on était petits, alors maintenant j’ai toujours mal partout. Elle sourit bravement.

Un autre jour, elle tremble.

J’ai quelque chose à vous demander. J’ai eu des nouvelles de mon frère. Je ne l’ai pas vu depuis 20 ans. Je voudrais aller le voir, à Paris. Je peux avoir du congé pendant les vacances de Pâques ? Oh merci, mes autres patrons ont dit oui aussi. Sauf un. Alors je vais sortir du train et je dois aller chez lui, en rentrant.

Il va avoir du mal à me reconnaître mon frère. Je pesais 45 kgs à cette époque-là. C’est pas beaucoup pour 1m75.

Oui mes filles, elles sont trop grosses. Je leur dis de manger moins, mais je veux pas les priver.

Ah oui, moi j’étais moins grosse à 20 ans. Mais c’est normal, on n’avait pas à manger. Elle sourit encore, bravement.

C’est une femme sans importance, qui sourit, envers et contre tout, et qui fait le ménage chez les gens.

Je lui dédie ce post, à elle et à toutes celles qui se reconnaîtront, et qui se dévalorisent, qui se sous-estiment, et qui ne voient pas qu’elles sont de belles personnes.